Dans quelle mesure la théorie sociale de James
Coleman est-elle trop parcimonieuse?
Puissance et limites des Théories dites du Choix Rationnel.

.

 

 

"Epicure s'est abandonné à la propension, naturelle à tous les hommes, mais que les philosophes sont particulièrement aptes à cultiver avec une certaine prédilection parce qu'elle est le moyen de montrer leur ingéniosité, la propension à rendre compte de tous les phénomènes à partir d'aussi peu de principes que possible"

Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, 7° partie, Section II, Chap. II. Des systèmes qui font consister la vertu dans la prudence. Paris, PUF, 1999 [1759], p. 400.

"Il est significatif d'étudier comment la défense obstinée que faisait Smith de la "sympathie", parallèlement à la "prudence" (dont la "maîtrise de soi" est une composante), a fini par disparaître dans les écrits de nombreux économistes se réclamant de la position soi-disant "smithienne" sur l'intérêt personnel et ses résultats"

Amartya Sen, Ethique et économie (1993) [1987] p.25

 

 

Introduction

les perspectives fondationnelles en question.

 

Le jugement que porte Adam Smith sur Epicure constitue un défi pour toutes les perspectives explicatives parcimonieuses en général, et, à ce seul titre, porte déjà contre les Foundations de Coleman, entreprise parcimonieuse s'il en est. Mais A. Smith vise plus particulièrement et très explicitement toute une famille d'auteurs, d'Epicure à Hobbes, Pufendorf ou Mandeville et, par là, atteint à nouveau Coleman qui, s'inspirant lui-même explicitement de Hobbes - est assurément fort proche des auteurs précédents "portés à déduire tous nos sentiments de certains raffinements de l'amour de soi (self-love)" (F.p. 32). Coleman énonce d'emblée, en effet, que "l'intérêt jouera un rôle central dans la théorie présentée dans cet ouvrage" (F. p. 28) et insiste sur la nécessité de commencer l'exposé d'une théorie de l'action en supposant les individus guidés par leur seul self-interest (purely self-interested, F. p. 31) .

On devra se poser la question de savoir si, en se proposant de réaliser un tel objectif, Coleman n'est, au mieux, qu' "ingénieux" - pour reprendre la critique générale de Smith, appréciation critique qu'on retrouverait, sous une forme à peine différente, dans certains jugements contemporains sur Coleman lui-même ? Mais la question essentielle et préalable est d'abord de déterminer dans quelle mesure Coleman est bien parcimonieux et jusqu'à quel point son système relève bien du seul principe du self-interest.

L'analyse de ces questions suppose donc au moins reconnue, au préalable, la légitimité des tentatives fondationnelles en général, qu'elles soient particulièrement parcimonieuses comme celles de Coleman ou un peu moins, comme celle de Max Weber dans Economie et société - tentatives dont il existe, au demeurant, fort peu d'exemplaires en sociologie. Coleman veut explicitement reprendre l'entreprise wébérienne - ce qui atteste de l'ambition et justifie à soi seul qu'on s'arrête à cette œuvre - quoique en restreignant drastiquement le nombre des principes et en menant l'entreprise de façon nettement plus systématique. Mais - et c'est peut-être encore plus important - Coleman veut aussi introduire un ordre méthodologique rigoureux dans l'introduction et dans l'usage de ces principes. Le fait que Coleman adhère à l'individualisme méthodologique est déjà nettement moins significatif d'une proximité entre les théories colemanienne et wébérienne. Non seulement parce que Coleman donne, en fait, de l'individualisme méthodologique une interprétation beaucoup plus proche de celle de Pareto (1968) en ce qu'il fait de la théorie économique (et, plus spécialement, de l'analyse coût-bénéfice) le noyau même des sciences sociales et qu'il aboutit à une théorie de l'équilibre social mais aussi parce que Coleman, comme j'essaierai de le montrer, se révèle peut-être plus libéral que Weber dans l'acceptation d'autres niveaux d'analyse que le seul niveau de l'individu et qu'il ouvre ainsi la porte à une intégration d'intuitions de G.-H. Mead, de Simmel et même de Durkheim.

On pourrait préférer, bien entendu, s'en tenir, comme Merton (1965), à des théories à moyenne portée. Il y a là, de fait, un choix épistémologique fondamental et que l'on rencontre dans toutes les disciplines scientifiques. L'histoire des sciences mathématiques et physiques a montré de façon suffisamment répétée comment la science vivante excédait, à chaque étape, l'idéal unificateur et comment, même dans les sciences de la nature, les théories régionales continuaient de coexister, même en la présence d'une théorie puissamment unificatrice. Il n'en reste pas moins que cet idéal unificateur, quelque utopique soit sa réalisation complète, doit subsister car l'exigence d'une explication unifiée du réel est une exigence logique, à laquelle il est donc impossible de renoncer. Il est, par ailleurs, nécessaire de resituer la réserve d'un Merton dans son contexte, celui de la domination d'une "grande théorie" particulière, celle de Talcott Parsons. Or on ne confondra pas des tentatives dont l'objectif est analytique et systématique comme celles de Weber (1920) et Coleman (1991) - même si Weber est, quant à lui, beaucoup moins analytique et systématique que Coleman, en dehors du fait même qu'il est aussi plus dispendieux en concepts - avec des théories globalisantes ou des méta-théories consistant essentiellement en synthèses de théories, comme en ont élaborées Parsons (1937), Habermas (1987) ou Alexander (1982-4).

 

I

Le self-interest comme principe unificateur des sciences sociales ?

 

1/ "Prudence" smithienne et "contrôle" colemanien.

Une première caractéristique du système de Coleman dont il convient de prendre acte dès maintenant est que, si, comme le signale lui-même Coleman, le concept de self-interest y joue bien un rôle central, un autre concept y joue un rôle non moins grand, celui de contrôle. Il faut entendre par là aussi bien le contrôle que les individus peuvent exercer sur les choses (à titre de ressources pour leurs actions) que celui qu'ils peuvent exercer sur les autres ou celui qu'ils peuvent permettre aux autres d'exercer sur eux, voire celui qu'ils peuvent exercer sur eux-mêmes. Autant dire qu'il n'y a pas de différence majeure entre le concept de contrôle et celui de "maîtrise" au sens où Smith l'utilise lorsque Smith parle de la "prudence" (la phronêsis grecque), n'étaient-ce une différence de gradation (maîtriser, c'est plus que seulement contrôler) et les connotations morales plus marquées du concept de maîtrise (l'acte de maîtriser est une fin en soi, à la différence du simple acte de contrôler). Dans le second passage cité en exergue, Amartya Sen met bien en évidence que les systèmes fondés, comme disait Smith, sur la "prudence" (et dont relèveraient aussi les modèles contemporains fondés sur la raison dite instrumentale), ne sont pas réductibles à des modèles du seul self-interest. Le modèle explicatif de l'homme qui est proposé n'est pas, en effet, celui d'un homme passivement guidé par son seul appétit égoïste mais celui d'un homme qui, prenant acte de cet appétit, entend exercer son contrôle sur son environnement (et éventuellement aussi sur soi) pour le satisfaire. Ainsi, après Smith, Sen pose-t-il, lui aussi, très exactement le problème : le problème n'est pas tant celui du rôle respectif de l'intérêt ou de l'amour de soi, d'un côté, et de la sympathie, c'est-à-dire de l'aptitude à s'identifier aux autres, voire à les aimer, de l'autre, mais du rôle respectif de la prudence (intérêt et maîtrise ou contrôle), d'un côté, et de la sympathie, de l'autre.

2/ Coleman est-il vraiment si parcimonieux?

La première question qu'il faut désormais poser après la mise au point précédente est la suivante : dans quelle mesure Coleman est-il parcimonieux? Dès qu'on tente de répondre sérieusement à cette question, en surgit bientôt une autre : l'est-il autant qu'il peut a priori le paraître?

A.Smith ouvre la Théorie des sentiments moraux par deux chapitres consacrés à la sympathie. Les toutes premières lignes du premier chapitre (et du livre lui-même) sont les suivantes : "Aussi égoïste que l'homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s'intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaires leur bonheur, quoiqu'il n'en retire rien d'autre que le plaisir de le voir heureux" (Smith 1999, p. 23). Coleman nie-t-il un tel principe, pierre de touche de nombre de ceux qui s'opposent aux théories fondées sur le self-interest? Tombe-t-il, du coup, sous la critique d'A. Sen, laquelle vaut évidemment non seulement contre les économistes mais aussi contre les sociologues qui importent en sociologie les modèles de l'économie néo-classique?

Contrairement à l'idée que l'on se fait en général des Théoriciens du Choix Rationnel en général et de Coleman en particulier : nullement ! Ou, en tout cas, sûrement pas de façon aussi radicale qu'il y paraît. En effet, à peine a-t-il mentionné Helvétius et le self-interest (passage déjà cité, qui se situe au chapitre 2 des Foundations) que Coleman prévient qu'il envisagera, beaucoup plus loin dans l'ouvrage (au chapitre 19, soit au dernier chapitre de la III° partie, F. p. 503 sq., puis au chapitre 34, soit au dernier chapitre de la V° et toute dernière partie, F. p. 932 sq.), "la possibilité de dissoudre" le concept de self-interest. Les chapitres en question (chap. 19, notamment) montreront qu'il s'agit, en fait, d'une dissolution du concept de self plus que de celui d' interest - j'y reviendrai dans la III° partie de cet article - et que Coleman y envisage "l'expansion" ou la "dilatation" possible du self dans les autres (expanded self) (F., p. 517 sq.). Les mêmes chapitres révèlent qu'avoir considéré au début des Foundations les personnes individuelles comme les éléments primitifs de l'action n'était que "première approximation" (F. p. 508) car celles-ci sont en réalité des acteurs constitués d'unités plus primitives. Coleman en appelle alors tout à la fois à G.-H. Mead et à A. Smith lui-même, notamment à la distinction que celui-ci fait entre différents composants à l'intérieur du soi (self), et, plus spécialement à l'existence de ce fameux "spectateur impartial" capable d'épouser la condition des compagnons par la sympathie (Smith, 1999, p. 45; voir aussi, p. 49-50). Quelques pages plus loin, Coleman caractérise comme "sympathie" cette "relation dans laquelle des personnes intériorisent les intérêts des autres" (F., p. 520), ajoutant explicitement qu'il ne fait que reprendre ainsi le concept introduit par A. Smith dans la Théorie des sentiments moraux (F., p.520).

3/ Coleman sectateur de Hobbes ou disciple imprévu d'Adam Smith?

Parti de Hobbes (ou d'Helvétius), Coleman en arriverait donc à l'un des classiques qui, avec Hume et Rousseau, s'est le plus opposé au point de vue, jugé très étroit, de Hobbes : Adam Smith. Parti d'une des versions les plus étroites qui soient de la TCR (puisqu'un Gary Becker (1976), par exemple, accepte d'emblée, au contraire, tout l'éventail des "préférences", y compris, par exemple la préférence que certains individus pourraient avoir pour l'altruisme), Coleman accorderait aux "anti-utilitaristes" comme on les appelle de ce côté-ci de la Manche et de l'Atlantique - au moins à ceux qui se réclament encore des Lumières - tout ce qu'ils demandent. Sans pour autant qu'on puisse parler d'une évolution souterraine plus ou moins inintentionnelle et finalement contradictoire dans la pensée de l'auteur à l'intérieur du livre. Au contraire, la démarche est parfaitement maîtrisée et l'introduction à venir d'un second principe à la source de l'action délibérée est annoncée dès l'énoncé du premier. Il est déjà notable que, contrairement à la réputation qui est faite à Coleman et aux théoriciens du choix rationnel en général, contrairement aussi à l'impression qui peut ressortir de certains énoncés de Coleman détachés de leur contexte (comme l'affirmation quasi-inaugurale par Coleman de sa proximité à l'égard d'Helvétius, par exemple), il n'y a pas un mais au moins deux principes motivationnels à la source de l'action selon cette théorie, le self-interest et la "sympathie" (et donc trois types de relations fondamentales possibles entre personnes : on peut être "intéressé" par une personne ou être objet de son intérêt, vouloir la contrôler ou se laisser contrôler par elle, "sympathiser" avec elle ou être l'objet de sa sympathie). Mais quelle est vraiment la nature de ces principes, notamment celle de la sympathie, dont l'introduction en son sens smithien - repris par Amartya Sen - pourrait paraître a priori bien dispendieuse à un esprit économe de principes et donc a priori très suspecte ? Ou, question légèrement différente : à supposer qu'on parle bien du même concept de sympathie dans les deux cas, l'introduction de la sympathie comme second principe motivationnel est-elle bien ce qu'il convient d'adjoindre au premier, en une seconde étape, pour mieux rendre compte des phénomènes sociaux ? Et sinon, qu'est-ce qui, des phénomènes sociaux, va échapper à ce genre de théorie? Nul doute que l'ordre adopté dans l'exposé des principes en question et l'insistance même de Coleman sur l'idée d'un ordre d'exposition, exigence si rare en sciences sociales mais si commune chez les esprits à la fois épris de l'ordre more geometrico, mais conscients aussi des vertus de l'exposé progressif a un sens capital. La seule différence, en effet, à ce moment de notre exposé, entre Coleman et Smith, est dans la différence de saillance du concept de sympathie dans les deux théories, liée à sa place même dans l'ordre d'exposition : Smith, qui ne nie nullement le rôle de l'amour de soi, commence néanmoins d'emblée par introduire la sympathie comme un réquisit nécessaire. Alors que Coleman, qui ne récuse pas le rôle de la sympathie smithienne, ne l'expose explicitement qu'au tout dernier chapitre de ce qui constitue l'exposé des fondements généraux de sa théorie.

4/ Coleman tire-t-il toutes les conséquences pertinentes des principes qu'il introduit?

En me concentrant délibérément, dans ce qui précède, sur les objections de type smithien - répercutée avec une certaine force par A. Sen dans les débats contemporains - j'ai laissé en suspens la question de savoir dans quelle mesure Coleman ne laisse pas aussi de côté les objections de type durkheimien, véhiculées par la seconde tradition "anti-utilitariste". Celles-ci viseraient la démarche strictement individualiste de Coleman et porteraient non seulement contre le modèle hobbésien de l'amour de soi mais même contre le modèle smithien (ou humien) de la sympathie. Ces objections consisteraient, globalement parlant, à reprocher aux différents modèles de la TCR leur individualisme méthodologique (IM) et leur incapacité à rendre compte de la dimension réellement collective des phénomènes sociaux au-delà de leurs simples effets involontaires d'agrégations de comportements. De telles objections pourraient conduire à considérer que les principes smithiens ne sont pas en nombre suffisant et qu'il faut en introduire d'autres encore, outre la sympathie elle-même. Le sens de ma réponse à cette question sera tout différent du type de réponse fait précédemment. C'est qu'un système peut être insuffisant parce que les principes nécessaires font défaut; mais il peut l'être aussi simplement parce que toutes les dérivations (ou déductions) pertinentes des principes établis n'ont pas été tirées. J'espère montrer que c'est précisément le cas sur ce point. Et montrer, du même coup, que ces dérivations supplémentaires conduisent à reconnaître la légitimité d'un nouveau niveau d'analyse, qui est absent du système colemanien au niveau explicite mais qui en est aussi virtuellement dérivable.

II

le modele doublement pré-contractualiste de coleman.

Je commencerai par la seconde des deux questions que j'ai soulevées - donc par la question "durkheimienne" ou néo-durkheimienne, l'autre étant "smithienne" ou néo-smithienne - parce que dans l'ordre d'exposition suivi par Coleman dans les Foundations, celle-ci vient, en réalité, en premier et parce que l'on peut montrer qu'il n'est peut-être pas nécessaire d'être plus dispendieux que Coleman pour rendre compte des problèmes qui sont ici soulevés. Il suffirait d'être seulement un peu plus complet dans la dérivation des conséquences possibles . Pour établir ce point, il convient de revenir aux notions de self-interest et de contrôle et notamment d'examiner l'usage que Coleman fait de cette dernière notion. Coleman ne se réfère pas seulement à Hobbes comme théoricien du self-interest mais aussi comme penseur contractualiste. Pourtant Coleman met en évidence la pertinence d'un modèle plus élémentaire que le modèle du contrat, celui du transfert unilatéral de biens (ou de droits) et, en ce sens, le modèle est pré-contractualiste, puisque le contrat implique, en principe, un transfert bi-latéral ou réciproque, c'est-à-dire un échange. On peut montrer, d'autre part, que lorsque Coleman use du modèle du contrat, il lui ôte un des éléments que Hobbes (ou Rousseau) lui attribuait et qui en semble effectivement une conséquence quasi-inéluctable : la genèse - à des degrés certes extrêmement divers et à une degré parfois sûrement très faible, mais néanmoins toujours présent - d'une sorte de "moi commun" : le modèle colemanien est donc, en ce deuxième sens aussi, pré-contractualiste.

1/Des relations d'intérêt et de contrôle aux transferts de contrôle légitimes.

Comme on l'a vu, il y a bien, pour un acteur, deux manières de se rapporter aux choses : l'intérêt et le contrôle et ces manières d'être sont, dans le système colemanien, exactement au même niveau logique. La place attribuée à la notion de contrôle étant caractéristique du système colemanien comparé aux autres versions de la TCR, c'est à cette notion qu'il convient de s'arrêter d'abord.

La légitimité qu'il y a à introduire une notion peut être jugée d'au moins deux façons, directe ou indirecte : ou bien elle s'impose d'elle-même comme évidente (par exemple l'idée que les hommes seraient mus par leur seul self-interest), ou bien elle s'impose par le pouvoir explicatif qu'elle révèle. Lorsque l'évidence d'un principe qui use de la notion n'apparaît pas d'emblée, on peut le comparer à un autre qui serait éventuellement plus évident (l'idée que les hommes seraient souvent mus par l'altruisme) et préférer introduire la notion requise par le principe le plus évident (la notion d'altruisme versus celle de self-interest). Or le rôle assigné à la notion de contrôle chez Coleman est, à première vue, surprenant. Il est plus usuel de trouver comme notion élémentaire dans des modèles économiques ou des théories sociologiques qui s'inspirent de ceux-ci, une notion comme celle d'échange. Il est vrai que pour échanger, il faut avoir quelque chose à échanger, quelque chose sur lequel on exerce donc un certain contrôle. Coleman choisit ainsi de prendre parmi ses notions premières une notion plus primitive encore que celle d'échange puisque matériellement requise par cette dernière, celle de contrôle. Et il analyse l'échange comme un transfert bilatéral (ou réciproque), ce qui le conduit à donner aussi à la notion de transfert un rôle plus élémentaire qu'à celle d'échange. Il ne s'agit évident pas là de se livrer à un jeu conceptuel gratuit mais de montrer la pertinence particulière du concept de transfert unilatéral (sans réciprocité). Coleman ne s'attarde pourtant pas sur la valeur explicative du concept général de transfert de biens ou de ressources lui-même, mais introduit, au contraire, très vite - et de façon fort cohérente avec tout ce qui précède - la notion de transfert de contrôle, puis celle, plus spécifique encore, de transfert de contrôle légitime. Le contrôle préalable des biens échangés apparaît, certes, nécessaire pour qu'il y ait échange des biens en question, mais le transfert du droit de contrôle à quelqu'un d'autre peut fort bien ne pas être suivi d'un transfert des biens. Les raisons pour lesquelles Coleman attribue à cette notion de transfert de contrôle légitime un tel rôle dans sa théorie n'apparaissant pas d'emblée, on peut examiner l'usage heuristique qu'il en fait par la suite mais aussi - autre voie indirecte - en comparant le système colemanien à des systèmes qui ont usé de concepts analogues.

2/Le système colemanien et les modèles dits "contractualistes".

  1. Le modèle politique de la délégation de pouvoir. Coleman donne au lecteur des indices très explicites concernant les théories auxquelles la sienne peut être comparée puisque, comme on l'a déjà noté, il l'inscrit explicitement dans la continuité des théoriciens dits "contractualistes" du XVII° et XVIII° siècles. Or ces auteurs ont bien cherché à penser des transferts de contrôles légitimes entre individus. Différents modèles en ont été proposés, un certain nombre d'auteurs, comme Hobbes ou Locke, refusant d'appeler "contrats" (contracts) ces transferts. L'une des questions centrales, posée notamment par Rousseau en visant Hobbes mais aussi Locke et une multitude de publicistes depuis le Moyen-Âge, est celle de savoir si l'on peut, moralement parlant, remettre à quelqu'un d'autre le pouvoir d'établir des lois à sa propre place, transfert de pouvoir qui est pourtant au fondement même de l'idée de la démocratie représentative, mais aussi, plus généralement de l'idée de soumission volontaire à tout type de gouvernement ou d'autorité . Et Rousseau (1964b) a ce mot célèbre : "la volonté ne se représente point" (Livre III, Chap. XV, p. 429; voir aussi Livre II, Chap.1, p. 368-9). Rousseau (1964b) combat a fortiori, et pour le même motif foncièrement moral, le modèle spécifique de Hobbes dans lequel les individus peuvent remettre non plus au moins à des représentants mais éventuellement même à un monarque le pouvoir d'établir des lois. Dans le modèle de Hobbes, la question de la légitimité morale de ce transfert n'est pas même posée; la question est seulement de savoir si les individus ont ou non intérêt à transférer leur liberté, i.e. leur pouvoir de se prescrire des règles.Parler ici du transfert du contrôle qu'on a normalement sur soi vue à quelqu'un d'autre correspondrait parfaitement à ce que Hobbes a en vue. Cependant, Coleman pose bien une question de légitimité, mais il s'agit seulement de la légitimité sociale - celle dont parle Weber lorsqu'il établit sa typologie des formes de domination légitimes : un pouvoir ou plus précisément le contrôle exercé par un individu sur un ou plusieurs individus est socialement légitimé lorsque ces individus ont donné eux-mêmes le droit au premier individu d'exercer ce contrôle (que cela soit moral ou non de leur part de le faire n'étant pas en jeu). Ainsi, même si Coleman ne le dit pas explicitement, le modèle du contrat politique - et, plus encore, des différents types de transferts de pouvoir qui ne sont pas des contrats - est pourtant bien un bon analogon pour se représenter ce qu'il veut dire lorsqu'il parle de transfert de contrôle légitime. Le modèle hobbésien permet notamment à Coleman de comprendre la soumission - éventuellement plus ou moins consciente, plus ou moins délibérée - d'individus à une autorité comme une soumission qui peut être libre et intéressée.
  2. Le modèle organisationnel Principal-Agent. Il y a cependant, dans le système colemanien, au moins un modèle intermédiaire entre ce modèle politique élaboré et le modèle plus élémentaire que Coleman forge, modèle intermédiaire que Coleman utilise sur des sujets tous différents des questions politiques constitutionnelles ou de questions apparentées. Ce modèle est le modèle très classique en théorie des organisations du mandant et du mandataire (ou du Principal et de l'Agent). L'idée de base est que certains individus (mandataires ou Agent) sont délégués par d'autres (mandants ou Principal) pour agir à leur place. Cette théorie est explicitement exposée dans les Foundations et elle est clairement contractualiste.

L'intérêt de la reconstruction colemanienne est de montrer que le même modèle élémentaire qui permet de penser les bureaucraties (ou des systèmes comparables quant à la pertinence du modèle Principal-Agent) permet également de penser des phénomènes tous différents et apparemment éloignés comme des phénomènes de soumission à une mode ou à des idoles, ou encore.. les paniques ou, au moins, quelques aspects des comportements de panique. A priori, il y a un abîme difficilement franchissable entre ces différents types de phénomènes. Et c'est là surtout que le système de Coleman est directement confronté à l'objection de type smithien de n'être qu' "ingénieux". Ingénieux ou brillant? Coleman expose, en effet, une théorie passablement différenciée de types de comportements collectifs (collective behaviours) très différents mais dans lesquels il s'agit toujours de transférer à quelqu'un d'autre unilatéralement le contrôle que l'on a normalement sur ses propres actions. Par exemple, dans le cas des modes, des individus se règlent sur le comportement des autres, par désir, notamment, d'intégration (c'est ce qu'ils perçoivent être leur intérêt). Ceux qui se trouvent alors avoir, en grande partie involontairement, "le contrôle" - des stars du show-business - sur d'autres - leurs fans - peuvent n'en tirer aucun bénéfice (voire trouver cela embarrassant ou ennuyeux); il n'y a pas d'échange - et le modèle du transfert unilatéral montre sa pertinence (F., p. 230-237) Autre exemple : si un incendie se déclare dans un lieu confiné, le plus rationnel peut être de se régler sur les actions de ceux qui se sont déterminés le plus vite : de marcher, s'ils ont commencé à marcher (ce qui, dans l'absolu, est le plus rationnel parce que l'on risque moins de se bousculer à la sortie), de courir s'ils ont commencé à courir (parce que si les autres ont commencé à courir, le pire est de rester derrière, tandis que l'on a encore une chance, aussi mince soit-elle, d'échapper à la mort si l'on arrive dans les tout premiers à la sortie) (F., p. 203-215, qui distingue de nombreux autres cas). Comme précédemment, il s'agit de transferts unilatéraux : celui (ou ceux) sur lequel le premier individu règle ses pas n'a évidemment pas besoin de donner son accord à ce qu'on le suive, il n'a pas besoin non plus d'y trouver quelque intérêt (il n'y a pas d' échange) et il n'est même pas nécessaire qu'il s'aperçoive qu'on lui a transférer du contrôle…

On ne peut pas dire que dans les cas de paniques et les situations de ce genre - où, par nature, l'individu ne réfléchit guère parce qu'il n'en a pas le temps - le modèle du transfert de contrôle par intérêt emporte d'emblée la conviction. A priori, en effet, la notion de contrôle implique plutôt une activité consciente et le transfert de contrôle pour raison d'intérêt une intention délibérée; mais il y a néanmoins une percée théorique car le modèle ouvre une voie dans une direction différente des théories de la simple imitation ou "contagion", aussi sophistiquées soient-elles. L'un des intérêts de ce modèle dans les cas considérés est donc qu'il constitue une alternative - ou, du moins, une esquisse d'alternative - aux modèles dominants en psychologie sociale, lesquels insistent sur la passivité des individus. Pour aller plus loin dans la corroboration du modèle sur de tels cas, il faudrait développer l'idée de mécanismes de contrôle et de transfert de contrôle particulièrement rapides et largement infra-intentionnels ou infra-conscients pour rendre compte du fait que les individus n'ont évidemment pas le temps, dans ces circonstances dramatiques, de délibérer avant de choisir d'agir .

3/ L'établissement de conventions ou d'accords, même implicites, n'engendre-t-il pas ipso facto un niveau supra-individuel? Un modèle de type contractualiste plus achevé que le modèle colemanien : le modèle supra-individualiste de Margaret Gilbert.

Après avoir exposé les justifications a posteriori des notions que Coleman présente d'abord a priori (comme postulats) et évoqué au moins la percée particulière que ce type de modélisation présente, il est encore trop tôt de voir ce qui manque au modèle conceptuel de Coleman. Une question préalable subsiste encore, comme je l'ai suggéré, celle de savoir si, des principes mêmes de Coleman on peut dériver autre chose. Par exemple : si l'on se donne des individus entretenant entre eux ou avec les choses uniquement des relations d'intérêt et de contrôle, est-ce qu'on peut engendrer autre chose que ce que Coleman engendre? Il est clair que si l'on se réfère, par exemple, aux modèles hobbésiens ou rousseauistes du contrat, le contrat est supposé engendrer une sorte de "moi commun" irréductible à chacun des contractants et tel que chaque contractant a l'impression de n'être que l'un des membres d'un corps collectif qui les dépasse (Hobbes, 1971, II° partie, Ch. XVII, p. 177-8; Rousseau, 1964b, L. I, ch. VI, p. 361-2). Que des auteurs classiques aient exposé la généalogie d'une entité collective à partir de simples individus n'est évidemment pas en soi un argument, mais est néanmoins un indice. Il n'est pas sûr, du reste, qu'il faille nécessairement se donner des individus visant spécialement leur intérêt, mais si on les suppose tels, cela donnera le même résultat. Pour aller plus loin, il faut examiner de plus près comment des contrats, au sens large (i.e. non spécialement juridique) du terme s'instaurent. C'est précisément une question de cet ordre que pose une philosophe des sciences sociales, Margaret Gilbert, à partir, d'un côté, d'une réflexion sur les présupposés de la TCR (Gilbert, 1989, 1990) et, de l'autre, de l'intuition que la définition durkheimienne de ce qu'est un fait social doit toucher quelque chose de profondément juste, au-delà de la maladresse durkheimienne dans le choix des formulations (Gilbert, 1994).

Margaret Gilbert part des situations "sociales" les plus simples, comme le faisait Weber, au début d' Economie et Société lorsqu'il parlait du choc de deux cyclistes se rencontrant. Gilbert prend, quant à elle, comme exemple paradigmatique du social élémentaire, le fait banal de marcher avec quelqu'un d'autre; ce qu'elle montre sur cet exemple et d'autres du même genre, c'est que de multiples micro-contrats, le plus souvent tacites, se créent entre les gens : dès lors que je commence à marcher avec quelqu'un, par exemple, je me sens comme engagé à continuer à marcher avec lui et lui avec moi au sens ou nous sommes l'un et l'autre comme engagés l'un à l'égard de l'autre à trouver un rythme qui nous convienne à l'un et l'autre à peu près (on reègle inensiblement ses pas sur ceux de l'autre, en s'efforçant de n'aller ni plus vite ni plus lentement). On peut bien sûr s'en degager mais il faudra lors avancer une justification ("excusez-moi, il faut que je file!" ou : "je ne suis pas pressé, je vais un peu flâner par là")… Ces micro-obligations éphémères, chacun les ressent comme une sorte de donné phénoménologique et chacun peut vérifier pour son compte qu'elles sont bien là. Mais le contrôle s'est ici extériorisé par rapport aux individus au sens où l'un et l'autre se sentent comme obligés par rapport à quelque chose qui, maintenant, tout léger et anodin soit-il, les dépasse. Si un tel micro-contrat, voulu de façon infra-intentionnelle s'instaure, alors les individus peuvent dire, à bon droit : "nous nous sommes promenés ensemble" ou "nous avons fait quelques pas ensemble" en signifiant par là qu'ils s'étaient trouvés comme unis et liés ensemble à des micro-obligations qui les dépassaient; ce qui n'est pas le cas lorsque, dans une foule, par exemple, on marche seulement "à côté" de quelqu'un d'autre.

Margaret Gilbert appelle "sujet plural" ("plural subject") ce sujet collectif, ce "nous", produit par les actions que les individu font ensemble en ayant le sentiment de se sentir engagés les uns par rapport aux autres, même si l'enjeu est en lui-même dérisoire. Mais, dès qu'il y a entente, même tacite, y compris dans le cadre de contrats juridiques, une micro-"communauté" se dégage, du seul fait que l'un et l'autre ou les uns et les autres ont l'impression d'avoir contracté des (micro-) obligations qui leur sont communes et qui les dépassent. Ce "super-individu", aussi pauvre en contenu soit-il, est beaucoup plus que ce que Coleman (ou Lindenberg après lui) appellent "entité supra-individuelle" lorsqu'il parlent de l'acteur constitué (corporate actor). L'entité supra-individuelle dont parle Coleman agit comme un acteur individuel mais les acteurs sociaux n'en sont pas pour autant comme les membres d'un seul corps. Lindenberg a raison de dire que Coleman n'entend pas par là une Gemeinschaft. Mais il n'y a pas pour autant besoin d'opposer à Coleman un "relationnisme" qui serait autre chose que ce que des relations contractuelles peuvent produire. Il se peut que l'unité ainsi formée soit plus ou moins forte, plus ou moins riche à proportion de ce sur quoi il y accord, mais les accords - même simplement tacites - suffisent à créer ce sentiment d'unité.

Coleman prenait des exemples très simples de relations entre individus, même s'il s'agissait d'exemples dramatiques, et dans ces exemples il n'y avait de transfert qu'unilatéral; rien ne ce qui est engendré par des accords réciproques (même tacites) ne pouvait émerger : l'exemple de personnes réglant leurs pas, lents ou rapides, sur celui de voisins pour fuir un local en feu. Dans les cas envisagés par Coleman, les individus ne sont pas du tout liés entre eux et, contrairement à ce que Coleman suggère, personne n'est lié à quelqu'un d'autre par quelque obligation que ce soit, ne serait que parce qu'il n'est pas de "savoir commun" que l'un et l'autre règlent leur pas l'un sur l'autre et il s'en faut de beaucoup. Mais si l'on prend des exemples dans lesquels les individus contractent, même implicitement, comme dans les cas envisagés par M. Gilbert, i.e. là où il y a transfert bilatéral, le processus même du contrat engendrerait quelque chose comme une entité collective, éventuellement une micro-entité par rapport à laquelle les individus se sentiraient engagés.

Coleman est-il ici trop parcimonieux? Ce ne serait pas vraiment la critique qui conviendrait car il ne s'agit nullement ici d'introduire l'idée d'un nouveau mobile parmi les principes explicatifs ni non plus un nouveau type de relation : le self-interest et la relation de contrôle y suffisent. Il convient, en revanche, d'envisager l'idée de contrôle réciproque et d'observer les conséquences de ce qui peut en résulter au niveau de sentiments sociaux des individus.

Il serait plus juste de dire que Coleman ne dérive pas toutes les conséquences des principes qu'il établit ou qu'il reconnaît - ce qui n'est pas un reproche dirimant car c'est là une tâche impossible - mais que certaines de ces conséquences sont remarquables en ce qu'elles légitiment un type d'analyse supra-individualiste (ou holiste), au sens fort du terme - qui n'est pas celui de Coleman ni de Lindenberg lorsqu'ils parlent d'entités supra-individuelles. La reconnaissance de ce niveau spécifique ne rend pas caduque pour autant l'individualisme méthodologique. La règle subsiste de chercher à remonter de ces entités collectives aux individus qui en sont la source (et en même temps les membres). Mais il est clair qu'on est néanmoins là au point crucial de l'analyse sociologique car si l'on peut reconnaître une spécificité d'un niveau collectif qui se surimpose en quelque sorte aux membres individuels, l'analyse sociologique touche là au cœur même des faits sociaux. Dans les termes colemaniens, il faudrait dire que les individus ont, en fait, transféré le contrôle à ce "moi commun", donc à une entité collective. C'est de cette façon que le contrôle social ou, plus exactement, qu'un contrôle collectif s'instaurerait.

III

Les insuffisances cachees de la notion colemanienne de sympathie (ou d'identification)

Sympathie, self-interest et émotions. Identification, communication discursive et cognition.

 

Dans ce qui précède, j'ai eu pour fin de montrer que, sans introduire d'autres principes que ceux que Coleman introduisait on pouvait rendre compte de ce qui paraît, au moins depuis Durkheim, le propre même du social (le collectif). Il suffit pour cela d'analyser plus complètement les effets des relations de contrat, i.e. de relations impliquant échange ou transfert bilatéral (que l'échange soit égalitaire ou non). On verra bientôt un autre avantage de poursuivre plus longuement la genèse du social à partir des relations de contrat dans l'un des problèmes qu'est censé résoudre l'introduction de la notion de sympathie. Mais restons-en, pour l'instant, à l'usage que Coleman fait de la notion de sympathie en elle-même et au contenu de sens qu'il lui donne. Je ne reviens pas sur la présence de ce concept dans le système colemanien, à mon sens remarquable dans le cadre des Théories dites du choix rationnel quoique assez rarement remarquée si ce n'est pour faire l'objet de commentaires plutôt assez acides .

1/ La dissolution du self. Transindividualisme, infra-individualisme et supra-individualisme.

Il faut pour commencer par remarquer que le chapitre 19, qui expose le contenu de la notion de sympathie et est centré sur une analyse du self est un chapitre qui n'a pas une forte unité et Coleman ne prétend pas non plus le contraire. Dans ce chapitre, en effet, Coleman met en évidence les différents problèmes auquel se trouve confronté son modèle conceptuel, lequel n'est fondé sur la reconnaissance explicite que de deux types de relations (intérêt / contrôle). Il ne se dégage guère d'axe unificateur dans les solutions proposées. Et lorsque Coleman introduit une notion comme celle dilatation du soi, il n'y a guère d'explicitation de ce que recouvre exactement une notion aussi métaphorique. Ce n'est pas que le processus paraît, à strictement parler, devoir être mis en doute car la conceptualisation proposée correspond intuitivement à des phénomènes que l'on peut effectivement observer mais la nature précise de ce processus paraît mystérieuse. On peut dire, dans le même sens, que les concepts de sympathie et d'identification que Coleman introduit n'ont pas la clarté des notions de self-interest et de contrôle.

Le deuxième élément digne d'être remarqué dans ce chapitre et même surprenant à plus d'un titre - ce que je signalais dès le début de cet article - c'est que si Coleman a annoncé la dissolution du concept de self-interest au début des Foundations, il est clair que ce qui est dissous, ce n'est pas, comme on pourrait a priori s'y attendre, le concept d' interest, mais celui de self. Et l'analyse du self en des composants plus élémentaires, donc le passage à un niveau infra-individuel, précède, en réalité, l'introduction même de la notion de sympathie. Coleman considère, en effet, que les idées de Mead (1963) ou de Cooley (1902) sur la pluralité du soi - et même celles d' A. Smith - sont pertinentes pour expliquer certains phénomènes. Mais, dans le même temps, Coleman ne renonce pas du tout ni au concept de self-interest ni même au concept de contrôle. Il s'agit, tout au contraire, d'une nouvelle extension de leur portée. En reprenant notamment les idées de Ainslie (1986), fondateur d'une brillante pico-économie réinterprétant les analyses de Freud (célèbre, lui aussi, pour sa distinction de différentes instances dans le moi) dans le cadre des seuls concepts de la TCR, Coleman montre comment on peut considérer que certaines parties du moi (object self) ont des intérêts qui leur sont propres et que d'autres (acting self) exercent un contrôle sur les premières (F., p. 525). Ce n'est évidemment pas un hasard si, lorsque Coleman mène cette analyse du moi, il la mène en prenant comme modèle la décomposition en ses éléments plus primitifs des acteurs constitués (corporate actors) tels que des entreprises ou des organisations. Le premier "saut" effectué dans ce chapitre n'est donc pas, comme on pourrait s'y attendre, vu le début de l'ouvrage, lorsque Coleman annonce qu'il introduira le concept de sympathie, le passage d'une théorie fondée sur le seul amour de soi (assorti des notions de maîtrise ou de contrôle) à une théorie fondée sur l'amour de soi et la sympathie, mais le passage d'un individualisme méthodologique à un infra-individualisme méthodologique. Il y a une évidente percée ici, et qui a tendance à passer inaperçue parce que Coleman suit en même temps, dans ce chapitre, plusieurs autres pistes

Quand Coleman introduit le concept de sympathie, c'est encore, en quelque sorte, sous la portée des concepts d'intérêt et de contrôle. Le processus est en effet décrit comme un mécanisme par lequel des individus s'identifient à d'autres, mais cela veut dire qu' ils font leurs les intérêts des autres et se mettent sous leur contrôle. Coleman introduit cette complexification de sa théorie pour rendre compte de phénomènes où il n'est plus possible de soutenir que des individus se mettent sous le contrôle d'autrui dans leur propre intérêt. Coleman pense notamment à des phénomènes de soumission à un leader charismatique, qui peuvent conduire jusqu'au suicide. C'est à ce propos que Coleman dit que le moi "se dilate". Coleman prolonge cette analyse ne disant qu'à l'intérieur du moi peut se refléter l'image des autres moi et que la soumission peut donc être, dans le moi, d'une partie du moi à une autre partie du moi qui n'est plus que l'image de l'autre en moi. On ne peut sûrement pas reprocher à ce genre d'analyse l'absence de finesse. Et elle a le mérite, comme celle d'Ainslie, de rendre compte de phénomènes analogues à ceux que la psychanalyse étudie, avec des moyens conceptuels non seulement beaucoup plus sobres mais, en outre, pas même spécifiques. On peut lui reprocher, en revanche, de n'être pas aisément testable, même indirectement.

Coleman n'envisage vraiment d'identification que d'un individu à un autre individu (c'est pourquoi on pourrait parler d'un trans-individualisme recourant lui-même à l'analyse infra-individualiste puisque c'est par le "reflet" des autres individus à l'intérieur du moi que se produit l'identification), même lorsqu'il s'agit de rendre compte des phénomènes d'apparentes identification d'individus à leurs entreprises, à leur nation ou à une communauté. Mais si l'on reconnaît l'émergence d'une sorte de moi commun, c'est par rapport à cette entité supra-individuelle elle-même que peut avoir lieu l'identification. C'est là un processus distinct, que ne peut isoler Coleman. Or il est évidemment capital. Les reproches peut-être les plus aigus faits à Coleman concernent justement, en effet, cette impuissance à rendre compte de phénomènes sociaux (collectifs) aussi cruciaux, dans les sociétés contemporaines multiraciales et multiculturelles, que les appartenances ethniques ou nationales (White, 1990, 1992, Favell, 1996, p. 295). Ces reproches sont cependant le plus souvent faits de l'extérieur et pour justifier l'adoption d'une tout autre manière de considérer les phénomènes sociaux. J'ai essayé, au contraire, de montrer comment on peut prolonger la théorie colemanienne sans abandonner pour autant ses premières prémisses.

2/ L'absence de reconnaissance effective du rôle des émotions ou des passions comme principes d'action.

Le fait que l'usage colemanien du concept de sympathie apparaît toujours comme étroitement lié à celui d'intérêt (on "sympathise" avec les intérêts d'autrui) fait rebondir la question de savoir si c'est tout à fait au même sens qu'A.Smith que Coleman parle de sympathie. Si l'on isole soigneusement les processus d'identification etla relation de sympathie de sentiments particuliers dont ils n'ont parfois pas été distinguées - comme Adam Smith, justement, l'a fait à la différence de Hume ou de Rousseau , on s'aperçoit que le processus décrit est, en lui-même, tout à fait vide ou neutre quant à la nature de ce à quoi un individu peut s'identifier dans un autre individu. La question revient donc à nouveau de savoir si l'amour de soi ou l'intérêt suffisent comme motivations pour rendre compte des phénomènes sociaux ou, plus exactement, jusqu'à quel point ils suffisent. A. Smith, quant à lui, introduit toute une théorie des passions - sans équivalent dans les Foundations. L'aptitude à "sympathiser" avec les passions des autres dépend notamment de la question de savoir si ces passions sont asociales, sociales, égoïstes etc.. C'est là qu'est la véritable rupture entre la théorie smithienne et le modèle colemanien : Coleman, sans en être vraiment conscient, semble-t-il (car sinon, on ne voit pas pourquoi il n'aurait pas marqué la différence), n'introduit que fort peu de la théorie smithienne et l'usage orginal et brillant qu'il fait du concept de sympathie lui permet plutôt de donner encore plus de portée aux concepts de self-interest et de contrôle : il n'est donc pas vraiment - malheureusement peut-être - un disciple méconnu de Smith… Voyons sur un exemple quel est le résultat de la non intégration des passions dans le modèle de ce qu'on appellerait maintenant en France (par anglicisme) des "émotions". On ajoutera que l'adjonction d'un élément émotiviste au modèle est indépendant de l'adjonction du principe de sympathie : les individus peuvent avoir indépendamment les uns des autres des sentiments (éventuellement identiques) sans qu'il faille penser que c'est nécessairement par identification à d'autres que leurs sentiments sont apparus. Leur situation personnelle (éventuellement très semblable chez les uns et chez les autres) peut suffire à expliquer l'apparation de ces sentiments ou émotions.

  1. Théorie des révolutions et affects. La théorie des révolutions est à ce sujet un excellent exemple de mise à l'épreuve du système colemanien. Les révolutions, dans le système colemanien, surviennent lorsque des individus remettent en question les systèmes d'autorité installés, i.e. entendent reprendre le contrôle sur eux-mêmes qu'ils avaient "transféré" (parfois de façon unilatérale) aux gouvernants, parce qu'ils ont désormais le sentiment que, dans la situation présente, ils sont perdants. Ils retirent donc toute sa légitimité à ce contrôle. Coleman se livre, dans un tel cadre, à un exposé comparatif, au demeurant remarquable, des différentes théories dites de la "frustration relative", développées par Stouffer, Brinton, Davies, Runciman, Gurr, Lenski, Stone, etc. (F., p. 472-9) et qui ont toutes leur véritable source dans l'explication que Tocqueville a donné de la révolution française (F., p. 471). Le principe motivationnel d'explication que Tocqueville utilise est que les gens se révoltent non pas quand et parce que leur état est le pire qui soit mais quand et parce qu'ils comparent leur état - qui peut être, en réalité, objectivement meilleur que celui qui était le leur quelques temps auparavant ou meilleur que celui de leur voisins - à un état qu'ils jugeaient préférable et auquel, pour cette raison, ils aspiraient, mais dont ils voient que la réalisation est ajournée. Tocqueville montre ainsi que la révolution française a éclaté au moment où la situation était déjà bien meilleure qu'en 1787, année où de très mauvaises récoltes avait entraîné la famine. Cette révolte peut sembler paradoxale et irrationnelle et Coleman n'a pas de mal à convaincre, au moins au premier abord, que de tels principes sont contradictoires avec une théorie qui reconnaît comme seul principe le self-interest (elles ne s'intègrent pas non plus, même si Coleman s'abstient de le préciser, à un modèle ajoutant seulement la sympathie). Et il s'évertue à montrer que les révolutions se déclenchent lorsque les conditions apparaissent aux révolutionnaires potentiels, favoriser une issue positive de la révolte, i.e. lorsque les acteurs pensent, à tort ou à raison (d'où échec ou réussite), contrôler suffisamment les ressources nécessaires. Ce serait donc en fonction d'un intérêt bien compris et en calculant des risques limités que les révolutionnaires déclencheraient les révolutions. Mais c'est une chose de montrer que le modèle du self-interest assorti du modèle du transfert de contrôle permet d'interpréter des aspects importants des révolutions. C'en est une autre de prétendre qu'un tel modèle en rend compte complètement et que les théories alternatives du type de celle de Tocqueville sont, pour cette raison, caduques. Il est peu douteux, en effet, que des processus psychologiques du type que ceux qu'invoque Tocqueville existent. Coleman transgresse ici la méthode de l'abstraction décroissante : épuiser la portée d'un modèle simple n'exclut pas d'envisager des modèles plus complexes, en l'occurrence, ici, des modèles incorporant les "passions" ou les émotions, même si cette méthode invite à toujours utiliser d'abord les modèles les plus simples (et par là les plus abstraits par rapport à la richesse et à la diversité du concret).
  2. Paniques et processus d'identification à des affects. On a considéré plus haut, par exemple, qu'il n'était pas de mauvaise méthode de vouloir analyser les comportements collectifs de panique à partir du modèle du self-interest et du contrôle. Si l'on conçoit, toutefois, que la démarche est perfectible, que faudrait-il faire? Dans l'analyse des comportements de panique, il ne suffit pas d'avoir montré qu'on peut rendre compte d'un certain nombre d'entre eux par le modèle simple du self-interest. Il faudrait encore examiner s'il n'y a pas d'autres aspects qui requièrent le modèle, plus complexe, de l'identification transindividuelle à des affects (la peur, par exemple). C'est une tâche à accomplir. Mais il est absurde de voir une "contradiction" dans l'adjonction à une telle théorie de principes supplémentaires. Ce le serait si l'idée que les hommes sont guidés par leur self-interest n'était pas posée comme un simple postulat heuristique mais comme une vérité de fait. Mais ce n'est pas le cas. Tout ce qu'on peut dire c'est qu'il arrive un moment où la désignation de "Théorie du Choix Rationnel" paraît inadaptée pour caractériser l'ensemble de la théorie sociologique en question. On clarifierait beaucoup les choses en disant qu'elle n'en est que le noyau originaire (ou un noyau originaire possible) et ses principes que le point de départ le plus simple et le plus abstrait.
  3. Emotions et rationalité, émotions et valeurs morales. Mais on peut fort bien ajouter ces mobiles affectifs aux modèles et construire ainsi une théorie sociologique plus complexe se fixant néanmoins toujours pour règle de commencer par chercher à expliquer les phénomènes sociaux en supposant les individus animés par le seul self-interest. Une telle règle n'exclut pas a priori le recours à d'autres principes motivationnels.

Il n'est même pas exclu que des émotions motivent des comportements rationnels du point de vue de la satisfaction de l'intérêt personnel (De Sousa, 1987, Elster, 1995). Il se pourrait fort, en effet, que les individus veuillent assidûment leur intérêt même dans les circonstances animées par le simple sentiment de frustration relative; celui-ci pourrait même être un principe "émotionnel" d'action efficace jusqu'à un certain point, comme peuvent l'être aussi la jalousie ou l'envie (même essentiellement animée par un sentiment de frustration, un action peut améliorer la situation initiale). Ces sentiments sont cependant propres à induire une perception faussée de la situation objective : aveuglés par leurs désirs (qui jouent, donc un rôle spécifique), les individus ne voient plus, par exemple, que leur situation s'est, de toutes façons, améliorée. De façon générale, les émotions, au sens large du terme (la faim, la peur, l'envie), en tout cas les émotions non contrôlées, incitent à des séquences d'action dont la rationalité est limitée à des circonstances très circonscrites, et si circonscrites qu'elles sont souvent insuffisantes pour contrôler l'environnement d'une façon adaptée dans les sociétés modernes. Mais a priori le modèle colemanien contrôle / intérêt peut intégrer ces mécanismes. C'est seulement l'analyse de la nature de émotions qui est insuffisante.

En fait, la question de la place que doivent occuper les émotions dans une théorie sociologique a reçu, dans les toutes dernières années - et notamment depuis la parution des Foundations - un surcroît d'intérêt pour des motifs divers qui tiennent à la fois à la perception des limites internes des théories n'intégrant comme principes explicatifs que la supposition d'individus non pas tant rationnels qu'animés d'une rationalité "froide" et à la découverte, dans des champs très différents, comme celui de la neurophysiologie, du rôle positif des émotions non seulement dans l'action mais aussi dans la connaissance (Damasio, 1995). Le fait que Coleman non seulement leur accorde si peu d'importance mais même cherche à les exclure a priori de l'explication sociologique alors même qu'il intègre la sympathie smithienne ne laisse pas d'étonner et est peut-être à rattacher à la lecture que Coleman fait de Hirschman. Coleman - contrairement à la plupart des individualistes méthodologiques - laisse, en effet, entendre que la pertinence du modèle du self-interest pourrait être étroitement liée à sa valorisation historique depuis le XVII° et le XVIII° siècles. Or c'est contre le règne des "passions" telles que la passion de la gloire que Montesquieu, Steuart, etc. avaient cherché à valoriser le self-interest. Dès lors, à tort ou à raison, Coleman pourrait penser que le modèle de passions animant les individus a moins de pertinence à notre époque et dans nos sociétés au moins que celui du self-interest. Mais il n'est jamais explicite sur ce point .

On voit que, au travers de la référence au rôle des émotions ou des passions, c'est en même temps celui des valeurs qui est en cause. Il est, en effet, souvent possible de décrire les mêmes comportements comme animés pas des passions (l'ambition, la jalousie, l'amour-propre) et par des valeurs (la recherche du bien public, le sens de la justice, la protection de la famille), sans parler de ce que les émotions peuvent elles-mêmes servir de révélateurs des valeurs (le sentiment immédiat d'indignation servant d'indice de la justice bafouée) (Livet, 2002). Dans l'une et l'autre description on dépasse le modèle du self-interest. La théorie sociologique de Coleman n'intègre explicitement pas plus la dimension morale que la dimension émotive du social. Là encore, rien n'interdirait une complexification du modèle par adjonction d'un nouveau principe explicatif, selon la règle de l'abstraction décroissante (et du réalisme croissant). La règle de parcimonie n'en est pour autant nullement transgressée car - encore une fois - elle ne dit pas qu'il faut impérativement peu de principes; elle dit seulement qu'il en faut aussi peu qu'il est possible et après épuisement des vertus explicatives des principes antérieurement introduits. C'est donc une règle qui commande surtout de progresser par ordre.

3/ La minimisation de la dimension cognitive et l'absence de reconnaissance du rôle de la communication discursive.

Il est nécessaire, avant d'achever cette étude, de revenir une nouvelle fois au chapitre 19, ce relevé des "résidus" du système, cet inventaire de l'ensemble des problèmes que le système - tel qu'il est, au moins - ne peut pas traiter. Méthodologiquement parlant, c'est exactement ce que l'on attend d'un bon exposé d'un modèle et ce qui le distingue des théories globalisantes qui ont, au contraire, réponse à tout : l'explicitation finale de ses limites. Or, quand on compare le modèle colemanien à d'autres théories disponibles dans la famille des théories du choix rationnel, quand on la compare, par exemple, aux analyses d'Elster (1983, spécialement chap. 4) ou de Boudon (1990, 1995), ce qui frappe, en dehors de la mise à l'écart abrupte - et illégitime - des passions dans l'explication sociologique (qui démarque Coleman surtout d'Elster), c'est la volonté d'accorder un moindre poids aux failles cognitives, quelles que soient les sources de celles-ci, affectives ou purement cognitives. Mais c'est là un choix parfaitement explicité par Coleman, pour qui l'importance de ces phénomènes serait très surestimée et pour qui il serait donc inutile de complexifier le modèle pour un faible gain heuristique. L'argument colemanien peut valoir lorsqu'on entend donner un exposé en quelque sorte autosuffisant du système que l'on a commencé à déployer. Mais cette exigence n'a guère de fondement que matériel (les limites d'un volume manipulable); car, intellectuellement parlant, l'ambition doit forcément être de comprendre le réel aussi profondément et complètement qu'il est possible et, donc, de gagner toujours en réalisme. Si le système est bien fait, i.e. si l'on a introduit les principes en fonction de leur pouvoir heuristique sur un domaine donné, il est normal que plus on avance, plus petite est la portée explicative des principes nouveaux qu'on introduit puisque plus grande est l'étendue de ce qui a déjà été expliqué. L'objection de Coleman est donc une objection faible et Coleman donne de son système l'image d'un système non seulement quasi-achevé mais pour ainsi dire clos, à l'opposé de ce qu'un système d'explication logiquement bien construit selon la méthode l'abstraction décroissante devrait être. Mais nul n'est parfait .

De façon plus générale, le système colemanien accorde peu d'importance au niveau cognitif ou, plus simplement, informationnel - que celui-ci soit biaisé ou non - et donc aux croyances, fondées ou non, que les individus peuvent avoir. Il est significatif, de ce point de vue, que Coleman ne réserve pas une partie "Structures de la connaissance", qui pourrait être le symétrique de la II° partie des Foundations, consacrée au "Structures de l'action", ou une partie "Croyances collectives" symétrique de la III° partie consacrée aux "Acteurs constitués", ni même un simple chapitre à ces questions. Coleman accorde évidemment fort peu d'importance aussi, en conséquence, à la communication discursive. Pourtant, la transformation des motivations d'un individu, que ce soit celle de ses intérêts ou de ceux des autres ou, plus généralement, celle de ses motivations, peut, à l'évidence se faire autrement que dans une sorte de face à face ou de jeux de miroir qu'évoque la métaphore de Cooley; autrement donc que dans un simple processus d'identification. Un moyen très ordinaire de transformer les représentations d'autrui ou de voir les siennes transformées, c'est, en effet, le discours. Dans certains contextes, comme celui des paniques collectives, le rôle dévolu au discours est réduit (même si quelqu'un investi d'une certaine autorité peut avoir une certaine force de persuasion et, dans certains cas, permettre par ses seules interventions orales de rationaliser une évacuation). Mais dans d'autres contextes, comme, par exemple, l'émergence et le déploiement d'une révolution il est évident que les arguments, la rhétorique, etc. jouent un rôle important, d'une part pour faire, par exemple, clairement percevoir leurs intérêts aux individus concernés, faire connaître les ressources dont il disposent mais aussi pour fixer les "valeurs" (objectivement fondées ou non) qui toucheront leurs émotions.

On notera pour étayer indirectement les analyses précédentes par un pur argument de convergence que dans un chapitre peu souvent discuté du tout début du tome 2 de sa grandiose Théorie de l'agir communicationnel, Habermas (1987, Chap. V), hostile au modèle de la rationalité instrumentale mais aussi à celui d'individus enfermés dans leurs subjectivités, consacre de longs développements à G.H. Mead et à Durkheim, auteurs chez qui il perçoit, notamment chez Mead, un changement radical de paradigme : le passage du paradigme de la conscience (ou de la subjectivité isolée et monadique) à un paradigme communicationnel. Habermas commente les mêmes passages que Coleman concernant "l'autre généralisé" dont parle Mead à propos du soi "dilaté", mais au lieu de s'en tenir à l'idée d'une simple identification à autrui, Habermas montre comment Mead, s'il n'assume pas vraiment le tournant linguistique (p. 10), anticipe pourtant étonnamment la reconnaissance par Peirce de la spécificité du médium de la communication discursive (p. 35-51). Ainsi donc, le parcours habermassien suggère par une autre voie qu'il serait aussi possible d'aller au-delà des critiques smithiennes et néo-smithiennes à l'encontre de l'étroitesse du modèle de la rationalité instrumentale ou de la simple "prudence" enfermée dans le monde de l'ego et de faire plus aussi que simplement reconnaître le rôle de la sympathie ou de l'identification, même comprise avec toute la portée qu'elle a chez Smith, c'est-à-dire incorporant tout le spectre des passions. Il conviendrait, en effet, d'introduire, à côté de ce mode silencieux et primaire de communication qu'est la simple identification par "sympathie" un mode plus élaboré de communication avec autrui : la communication discursive. On reconnaîtra néanmoins à Coleman le tour de force d'avoir exposé et reconstruit en 1000 pages, une partie considérable du savoir sociologique sans avoir eu besoin de thématiser le rôle ni des émotions ni de la cognition ni du discours.

 

conclusion

Regle d'ordre, pluralisme de l'analyse et esprit decouverte.

Ayant opéré nombre de bilans partiels au cours de ce long examen, je me contenterai d'une conclusion proportionnellement assez brève, reprenant seulement quelques points-clés.

1/ Ordre et parcimonie.

Coleman est-il parcimonieux? Assurément, et Coleman rentre bien dans la catégorie des auteurs visés par Adam Smith, mais son système contient pourtant plus de principes qu'il y paraît à première vue et qu'on lui en attribue aussi d'habitude pour autant qu'on prête attention aux recherches fondationnelles en sciences sociales. Cette fausse apparence vient d'abord de ce que l'on associe facilement, mais faussement, parcimonie dans l'introduction des principes avec extrême rareté des principes. La règle de parcimonie, ici comme ailleurs, n'exclut pourtant pas les dépenses - en l'occurrence en matière d'introduction de principes - mais celles-ci doivent être strictement nécessaires car la règle de parcimonie - est et n'est que - une stratégie d'élimination du superflu. Elle est, en fait, indissociable d'une règle d'ordre qui énonce qu'on doit chercher à épuiser la puissance explicative d'un modèle avant d'en introduire un autre. Mais cette règle n'exclut pas que, si l'on veut rendre compte du réel dans toute sa complexité, il faille, au bout du compte, un nombre considérable de principes. Cette règle d'ordre conduit à commencer par des modèles simples et abstraits et à les complexifier étape par étape pour les rapprocher du concret. On peut donc aussi la décrire comme relevant de ce que, à la suite de Lindenberg, on pourrait appeler la méthode l'abstraction décroissante et du réalisme croissant.

Coleman est assurément parcimonieux dans sa volonté d'épuiser les concepts de self-interest et de contrôle avant d'introduire celui de sympathie et il respecte donc la règle d'ordre. Mais il introduit néanmoins bien le concept de sympathie, avec référence explicite à A. Smith et, de ce point de vue, il ne tombe pas sous la critique d'A. Sen qui, il est vrai, visait plus précisément les économistes. Coleman manifeste même un certain brio en se servant du principe de sympathie pour démultiplier la portée du modèle du contrôle-intèrêt lui-même et lui donner une pertinence, cette fois, au niveau infra-individuel. Mais le système de Coleman a pourtant plus de principes que ceux qu'on lui attribue communément : d'abord et tout simplement, parce que même le modèle élémentaire initial n'est pas un modèle du seul self-interest, mais un modèle du self-interest et du contrôle; ensuite parce que le modèle de la "sympathie" y est explicitement intégré, même si ce n'est pas avec les mêmes fonctions quue chez Smith; enfin parce que Coleman introduit - quoique de façon nettement moins problématisée - la confiance.

Du coup, peut-on dire que Coleman est aussi parcimonieux qu'il aurait idéalement pu l'être? Probablement pas. La question se pose, on l'a vu, au moins dans le cas de la confiance, puisqu'il n'est pas démontré que la notion d'obligation naissant des contrats tacites ne permet pas d'en faire l'économie. Mais elle se pose même dans celui de la sympathie car on a pu montrer que Coleman distingue mal ce qui est introduction de ce nouveau principe motivationnel avec ce qui est, en réalité, changement de niveau d'analyse, en l'occurrence le passage du niveau individuel au niveau infra-individuel. L'usage des concepts d'intérêt et de contrôle au niveau infra-individuel n'exige pas, comme tel, le recours à la notion d'identification à autrui.

D'un autre côté, Coleman est-il trop parcimonieux? Oui, et de façon très claire, au niveau local; oui peut-être, mais de façon moins claire, au niveau plus général de l'ensemble même de la théorie. Il est clair, en effet, qu'en excluant a priori toute explication par les sentiments (autres que la sympathie et la confiance), Coleman transgresse ici la règle de l'ordre : il aurait, en effet, simplement dû dire - pour reprendre un exemple que nous avons analysé - que le modèle contrôle-intérêt pouvait rendre compte d'aspects importants des phénomènes révolutionnaires. Il n'y avait pas de raison de prétendre a priori que l'explication du réel dans toute sa richesse ne requérait pas un modèle moins simple et moins abstrait. En outre, cette dépense en matière de principes aurait été en partie compensée par une nouvelle extension de l'usage du concept d'intérêt, puisque l'on peut montrer que les émotions ne sont pas tout à fait dénuées de rationalité adaptative. Par ailleurs et de façon générale, il n'est pas parfaitement clair si Coleman pense qu'il présente un système achevé (ou un système à peu près achevé) ou s'il pense que l'exigence de plus de réalisme doit conduire à introduire progressivement d'autres principes. La deuxième option est la seule conforme à la méthode prônée mais Coleman donne plutôt l'impression d'avoir penché pour la première option - et donc d'avoir ici transgressé ses propres principes méthodologiques. Mais il est facile de redresser la barre.

2/ Parcimonie et pluralité des niveaux d'analyse.

On notera, en second lieu, que si Coleman insiste sur la parcimonie explicative, corrélative de ce que j'ai appelé la règle d'ordre, il laisse, en revanche, dans l'ombre ce qui est pourtant un des sens latents de son entreprise : la reconnaissance d' au moins deux niveaux d'analyse, individualiste et infra-individualiste. On peut même, en développant certaines analyses colemaniennes d'inspiration quasi-contractualiste, reconnaître la légitimité d' un troisième niveau, symétrique du niveau infra-individualiste, le niveau supra-individualiste. Sans aucunement renoncer pourtant au principe de l'individualisme méthodologique qui exige seulement que l'on remonte toujours aux acteurs individuels dans l'explication des phénomènes collectifs, qui n'interdit en rien qu'on remonte éventuellement au niveau infra-individuel ni n'interdit a priori non plus qu'on reconnaisse que de l'agrégation de comportements individuels émergent des faits spécifiques. Coleman se signalait déjà, parmi les individualistes méthodologiques, par la reconnaissance très explicite, dès le tout premier chapitre des Foundations, de la légitimité d'un macro-niveau d'analyse. Celui-ci n'est, bien entendu, pas dénié comme tel par les partisans de l'IM, mais il est loin d'être toujours marqué avec tant d'insistance. L'exposé de Coleman ne rend peut-être pas pleinement justice à Weber mais, comparée à d'autres versions de l'IM, elle est pourtant nettement plus balancée. J'ai essayé de montrer qu'on pouvait aller nettement plus loin dans la direction de l'infra-individualisme, en retrouvant Mead plus que Weber et, plus encore, dans celle du supra-individualisme, en retrouvant Simmel plus que Weber et, ainis, en faisant droit, davantage que Weber - et a fortiori qu'Adam Smith - aux intuitions de type durkheimien sur ce qui caractèrise les faits collectifs en tant que tels.

3/ Règles et découverte.

Il me reste, pour terminer, à soulever une dernière question, que tout chercheur épris de comprendre tel ou tel aspect empirique du social se sera posée : dans quelle mesure une méthodologie aussi contraignante puisque aussi soumise à des règles aussi impératives que celles de l'ordre et de la parcimonie ne risque-t-elle pas, d'une façon quasi-certaine, de tarir l'esprit de découverte, lequel aspire par dessus tout à la liberté de l'imagination intellectuelle? La réponse pourrait être circonstanciée mais son axe essentiel doit être néanmoins sans aucune ambiguïté : la méthodologie colemanienne de la parcimonie et de l'ordre n' est pas, pour l'essentiel, une méthodologie pour la découverte. Il s'agit d'abord d'une méthode reconstruction de théorisations déjà faites, en vue de mettre de l'ordre rétrospectivement dans un champ chaotique comme l'est souvent la recherche vivante. Une telle "police" conceptuelle vise à éliminer les modèles superflus, à reformuler les modèles mal bâtis, et, par là, à établir des points de passages, des passerelles et des ponts entre des domaines a priori séparés. Elle vise aussi à mettre en évidence des incompatibilités logiques entre théories et donc, éventuellement, à commander de nouvelles observations empiriques. Il doit en résulter nécessairement ici ou là, des percées explicatives imprévues, mais il ne s'agit là, pour l'essentie, que de produits dérivés si l'on compare cette source de découverte à celle qui émerge du choix de développer et de mettre à l'épreuve des modèles locaux sur la seule base intuitive de leur adaptation apparente aux phénomènes que l'on veut expliquer. Un système comme celui de Coleman correspond donc à une sorte de "normalisation" de la science, au sens où Kuhn (1983) parle de "science normale". C'est par là que l'on peut évaluer en quoi la science progresse, mais pas d'abord par là qu'elle progresse. Mais, entre science normale et révolutions scientifiques, il faut probablement quelque chose comme un balancement ou une oscillation constante pour qu'au bout du compte, la science progresse et que le progrès scientifique soit consciemment intégré.

 

Alban Bouvier

Université Paris-Sorbonne

et Institut Jean Nicod (CNRS)

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