L’ARCHITECTURE DE LA SOCIOLOGIE

Résumé : L'ARCHITECTURE DE LA SOCIOLOGIE par Alban Bouvier, Université de Provence Ma thèse est que le principal manque de la sociologie contemporaine n'est pas celui d'une théorie générale unifiée, même si la construction d'une telle théorie serait souhaitable. Une telle théorie générale présenterait un intérêt évident en permettant notamment de démultiplier la portée empirique de modèles de portée initialement locale ou régionale en les ramenant à des principes plus abstraits et donc plus généraux susceptibles d'inspirer à leur tour d'autres modèles particuliers. Mais cet intérêt serait sans proportion aucune avec celui d'une théorie comme celle de Newton en physique (a fortiori comme la mécanique ultérieure, einsteinienne ou quantique, ou la biologie moléculaire), dans la mesure où le contenu substantiel de ses principes explicatifs, à la différence de ceux de la physique ou de la biologie modernes, ne serait pas très sensiblement différents de celui des principes du sens commun (comme c'est le cas des concepts élémentaires de l'économie : marché, coût/bénéfice, choix rationnel, intérêt personnel, etc.) ou de la sagesse universelle édifiée par les écrivains ou les philosophes « moralistes » et les sociologues qui, comme Montesquieu, Tocqueville ou Simmel, ont prolongé la même tradition (les hommes agissent-ils par intérêt ou par générosité, en vertu d'un certain sens de l'honneur ou par crainte, par envie ou par jalousie, par fidélité ou par servilité, etc. ?) alors que les principes de la physique et de la biologie concernent des inobservables qui sont, par nature, inaccessibles au sens commun. En conséquence, l'effet de nouveauté intellectuelle de la « découverte » de ces principes ne peut guère être aussi spectaculaire que celui de la découverte de la structure de l'atome ou du code génétique. En outre le nombre, fort probablement très étendu, de principes élémentaires nécessaires, comme le suggère le très partiel début d'inventaire qui précède, risque de faire perdre à la théorie sociologique générale le caractère d'élégance propre aux théories économes de principes comme la physique et plutôt la faire ressembler à la chimie. C'est ainsi pour l'essentiel la forme simplement de plus en plus ramifiée et raffinée (choix rationnel comme choix des moyens adaptés aux fins recherchées ou « préférences », choix rationnel comme cohérence des préférences entre elles, choix rationnel comme cohérence des croyances au fondement des préférences, etc.) que l'on donne à ces principes et la méthodologie parfois sophistiquée (souvent mathématique) que cette mise en forme requiert qui font le véritable intérêt théorique de ces principes (comme le montrent par exemple l'axiomatisation de la théorie de la décision ou même le simple usage de la théorie des graphes en analyse de réseaux) plus que leur contenu proprement substantiel, à la différence des principes des sciences de la nature. Ce dont la sociologie manque toutefois actuellement, me semble-t-il, plus encore que d'une théorie générale, sur laquelle je reviendrai néanmoins en conclusion, c'est _ outre la continuation de l'inventaire et donc de la ramification et du raffinement des concepts et des principes élémentaires _ de la mise en évidence constamment réitérée de sa nécessaire structure logique d'ensemble et de la place qu'occupent dans cette structure d'ensemble les diverses recherches sociologiques particulières. Un corollaire de la thèse que je soutiens est que l'opacité fréquente de cette structure et, en conséquence, de la place respective qu'y occupent les diverses recherches particulières est due à un laxisme rhétorique considérable (dont ce n'est pas le lieu ici de rechercher la cause). Cette structure _ ou cette architecture _ logique, dans sa forme la plus générale, n'est pas propre à la sociologie ni aux sciences sociales dans leur ensemble (la spécificité de celles-ci tenant à la nature des principes substantiels que j'ai évoqués) mais est commune à toutes les sciences empiriques quelle que soit la forme que pourrait prendre ensuite une théorie générale. En prolongeant la métaphore architecturale, je dirais que la sociologie a, comme n'importe quel édifice scientifique, des objets qui se situent à des étages ou à des niveaux différents, lesquels suscitent de façon légitime des programmes de recherche propres à chacun de ces étages ou niveaux, par nature non seulement nullement incompatibles mais pas même conflictuels, comme le sont au contraire des paradigmes. Une autre part considérable de la tâche à accomplir, comme dans n'importe quelle science empirique, consiste à établir des « passerelles » entre ces niveaux (dans un sens ou dans un autre), ce qui peut donner lieu encore à de nouveaux programmes de recherche spécifiques (ce 2 que j'appellerai des « programmes passerelles »), eux-mêmes ni incompatibles entre eux ni même conflictuels et qu'il serait en outre absurde de vouloir substituer les uns aux autres au nom d'une nécessaire « évolution » de la discipline. On peut situer par rapport à ces programmes-passerelles un conflit considéré comme majeur en sociologie, le conflit entre individualisme méthodologique et holisme, conflit presque toujours interprété comme un conflit entre paradigmes incompatibles alors qu'il ne s'agit, tout au plus, à mon sens, que d'une opposition de points de vue ou de perspectives quant à la façon d'envisager certains aspects des « programmes-passerelles », si tant est que l'on donne de l'un et de l'autre une interprétation « charitable » et qui ne s'en tient donc pas aux excès rhétoriques (fréquents) de formulations militantes et à strictement parler impensables. J'étudierai successivement ces divers points mais je commencerai par caractériser ce qui me semble pouvoir être considéré comme des conflits de paradigmes en sciences sociales en un sens non abusif du terme, quoique le sens et la portée de ces conflits soit très sensiblement différents de ce que l'on observe dans les sciences de la nature.
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Article dans une revue
Revue du MAUSS, La découverte, 2006, 28, pp.391 - 402
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Contributeur : Alban Bouvier <>
Soumis le : vendredi 7 novembre 2014 - 18:04:13
Dernière modification le : jeudi 11 janvier 2018 - 06:19:08
Document(s) archivé(s) le : dimanche 8 février 2015 - 11:10:31

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Alban Bouvier. L’ARCHITECTURE DE LA SOCIOLOGIE. Revue du MAUSS, La découverte, 2006, 28, pp.391 - 402. 〈ijn_01081435〉

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